La sauvegarde d’écosystèmes et d’espèces uniques parmi les merveilles montagneuses du Canada

 

Par Ciara Raudsepp-Hearne, Chloe Debyser, Ian Adams, Kim Gauthier-Schampaert, Maria Leung, Zachary Moore, Lucy Poley, et Jessica Reid

L’automne débute dans les monts Tombstone du Yukon. Photo Maria Leung.

La biodiversité se rapporte à la variété de tout ce qui vit sur Terre — plantes, animaux, micro-organismes — de même qu’aux écosystèmes formés par le vivant. Cruciale, elle soutient la santé des écosystèmes, fournit des ressources telles que la nourriture et les médicaments, et aide à maintenir un environnement équilibré indispensable à la survie et au bien-être de l’humanité. Par leurs caractéristiques uniques, les montagnes jouent un rôle essentiel au maintien de la biodiversité. Les montagnes agissent comme des barrières naturelles, qui isolent les espèces et leur permettent d’évoluer séparément en de nouvelles espèces. Lors des périodes glaciaires, les montagnes offraient un refuge aux espèces qui leur permettaient de survivre et continuer d’évoluer tandis que, dans d’autres paysages, des espèces disparaissaient. La composition géologique des montagnes, qu’elles aient été formées par d’anciennes mers ou par l’activité volcanique, influe sur la composition des sols et sur la vie végétale et animale. Elles ont aussi un impact sur les climats locaux en créant des zones de pluie intenses d’un côté et des conditions sèches de l’autre, dont résulte un riche mélange d’écosystèmes également influencé par l’altitude. Tous ces facteurs soulignent la grande importance des montagnes pour la biodiversité, et ce pour quoi elles sont des lieux hautement magiques à explorer.

Si on le compare aux régions tropicales, le Canada n’est peut-être pas un haut lieu de biodiversité, mais l’immensité même du pays implique qu’il abrite une biodiversité importante et unique à nos paysages. Le caribou et l’ours polaire ont beau y voler la vedette, notre pays abrite aussi une variété d’animaux, de plantes et de champignons qui, souvent, ne se trouvent nulle part ailleurs. Pourtant, nombre de ces espèces et écosystèmes demeurent inconnus des Canadiens, ce qui indique un besoin critique de sensibilisation pour assurer leur survie en cette période où la biodiversité se perd rapidement. D’où l’objectif d’une initiative collaborative commencée en 2019 afin d’identifier les zones clés pour la biodiversité du Canada (www.kbacanada.org).

Les zones clés pour la biodiversité (KBAs : Key Biodiversity Areas) sont des sites qui contribuent de manière importante à la persistance mondiale de la biodiversité. L’identification de ces zones se base sur des critères scientifiques rigoureux, et se concentre sur des sites qui abritent des concentrations rares d’espèces menacées, d’écosystèmes uniques, de processus écologiques clés comme la migration et la reproduction, et sur des sites de la plus haute intégrité écologique. Un site doit comporter une part importante de la population d’une espèce ou de l’étendue d’un écosystème pour être qualifié de KBA.

La cartographie et la documentation de ces zones cruciales sont le fruit d’une collaboration entre les gouvernements, les ONG, les communautés autochtones et les établissements universitaires, qui travaillent ensemble pour mieux comprendre le patrimoine naturel du Canada. La cartographie et le partage d’informations sur les KBA attirent l’attention vers des lieux dont la valeur pour la biodiversité est exceptionnelle, et dont le rôle est essentiel dans la préservation de la biodiversité sur notre planète. Les KBA sont des lieux qui ont prioritairement b

Durant les glaciations, les montagnes servaient de refuge aux espèces

Carte des zones clés pour la biodiversité canadiennes en montagne. La délimitation des montagnes provient de Snethlage et coll (2022). Système de référence de coordonnées : Canada Albers Equal Area Conic.

Les KBA de montagne

Des chaînes, à l’ouest, de la côte pacifique, de l’intérieur, des Rocheuses, du Yukon et de l’Alaska, jusqu’aux chaînes du Bouclier Canadien et des Appalaches à l’est, et dans la Cordillère Arctique, les montagnes du Canada abritent 172 KBA identifiées. Ces KBA représentent une grande variété d’écosystèmes montagnards : forêts de conifères, toundra alpine, vallées panoramiques et côtes arctiques qui se trouvent toutes à l’intérieur des territoires traditionnels des peuples autochtones, des Premières Nations et des Métis.

La diversité d’espèces que ces sites présentent est étonnante. À ce jour, 206 espèces ont répondu aux critères KBA dans les KBA de montagne, dont 89 espèces de vertébrés et 79 plantes vasculaires, et un peu moins d’invertébrés, de plantes avasculaires et de champignons. Plusieurs de ces espèces sont rares et ne se trouvent que dans peu d’emplacements au Canada ou dans le monde, allouant une importance unique aux sites qu’elles habitent. D’autres sont menacées par l’exploitation des ressources, les activités récréatives, la culture et les changements climatiques. Les espèces restantes, comme le caribou et les oiseaux migrateurs, s’agrègent en grand nombre sur des lieux spécifiques qui prennent alors une importance disproportionnée pour leur survie. Ainsi, nous allons souligner les KBA montagnardes du Canada et les espèces uniques qui les habitent

La diversité d’espèces comprise dans ces sites est étonnante.

La diversité taxonomique des KBA des montagnes canadienne

L’Ouest canadien

L’Ouest canadien se définit par ses montagnes. De la chaîne côtière qui longe le Pacifique aux monts Kispiox, Monashee, Selkirk, Cariboo, et Purcell qui génèrent des forêts pluviales intérieures, en passant par les emblématiques Rocheuses qui séparent la Colombie-Britannique et l’Alberta, et enfin, plus au nord, les grandes chaînes du Yukon, les montagnes sont la caractéristique principale de l’Ouest canadien.

Qu’elles se situent ou non dans les montagnes. les KBA de la C.-B. sont presque toutes influencées par la géographie montagnarde. Le mammifère le plus menacé du pays, la marmotte de l’île de Vancouver (Marmota vancouverensis), se trouve dans les KBA des lacs Nanaimo et Strathcona. Restreinte aux colonies de sommets de montagnes, cette espèce est dépendante des environnements de toundra alpine ouverte que le réchauffement climatique menace en faisant grimper la limite des arbres jusque dans son habitat. Cette espèce est un exemple typique des nouvelles espèces que stimulent les montagnes: étroitement apparentée à la marmotte des rocheuses (Marmota caligata), plus commune sur le continent, la marmotte de l’île de Vancouver s’en distingue génétiquement en raison de son habitat isolé et éloigné depuis longtemps.

La KBA du bassin versant de la Chilliwack supérieure se trouve à l’extrémité nord des monts Cascade. Ces anciennes pentes volcaniques abritent plusieurs espèces adaptées aux forêts humides et aux cours d’eau de montagne escarpés : la grande salamandre (Dicamptodon tenebrosus), la cimicaire élevée (Actaea elata), et le Martinet sombre (Cypseloides niger). Une partie importante de l’aire de répartition du castor des montagnes (Aplodontia rufa) s’y trouve également. Ce mammifère unique, non apparenté aux castors ordinaires, vit partiellement sous terre et dépend des conditions humides en permanence créées par son habitation à flanc de montagne.

Le caribou de montagnes est peut-être l’espèce montagnarde la plus emblématique du pays. Plusieurs KBA ont été désignées pour leurs populations de caribou - Population des montagnes du Sud (Rangifer tarandus pop. 1) et la « population des montagnes centrales » (Rangifer tarandus pop. 18), dont la KBA de Klinse-Za, dans les terres ancestrales des Premières nations de Saulteau et de West Moberly dans le nord-est de la C.-B. Des actions d’intendance ont renversé le grave déclin de la harde et fait revenir l’espoir pour les caribous qui arpentent les forêts anciennes de ces pentes montagnardes. Le caribou de montagne s’étend aussi dans les pentes du nord-est des Rocheuses de l’Alberta, où il habite des parcs comme le parc national Jasper ainsi que des habitats de plus basse altitude et situés hors des aires protégées.

Les versants orientaux des Rocheuses ne représentent peut-être qu’une petite partie de l’Alberta, mais leur biodiversité est emblématique. Leurs KBA comprennent des sites bien connus, dont les sources thermales de Banff et la caverne Castleguard, qui supportent les deux seules occurrences connues d’invertébrés endémiques, et comme une espèce dite « endémique » à un lieu ne se trouve nulle part ailleurs sur terre, l’entière responsabilité de son maintien revient aux Canadiens. Plus loin au sud, la KBA proposée de Castle-Waterton-Akamina détient une concentration de corégone pygmée (Prosopium coulterii pop. 6) et de chabot de profondeur (Myoxocephalus thompsonii pop. 6), en plus de nombreuses plantes rares uniquement connues dans la région, comme la douglasie montagnarde (Douglasia montana) et le pavot nain (Papaver pygmaeum). De nombreuses KBA sont proposées dans les versants occidentaux où se trouvent une abondance de trois truites indigènes (l’omble à tête plate Salvelinus confluentus, la truite arc-en-ciel - Populations de la rivière Athabasca Oncorhynchus mykiss pop. 45, et la truite fardée versant de l’ouest Oncorhynchus clarkii lewisi), qui sont menacées par l’hybridation avec des poissons d’élevage et les perturbations de l’habitat.

Plus au nord, les KBA du Yukon hébergent des espèces uniques à cette province et l’Alaska voisine, et des espèces dont la répartition se partage avec l’Eurasie (et non avec le reste du Canada). Des plantes comme la saxifrage en épi (Micranthes spicata), la drave du Yukon (Draba yukonensis), et l’ériogone du nord (Eriogonum flavum var. aquilinum) habitaient la Béringie, une région du nord-ouest de l’Amérique du Nord et du nord-est de l’Eurasie qui demeurait non englacée. Le pont continental de Béring, qui connectait les deux continents, était intermittent, émergeant lorsque les glaciers s’étendaient et disparaissant sous l’eau quand les glaciers reculaient. Ainsi, les animaux et les plantes oscillaient entre des périodes de mélange intercontinental et des périodes d’évolution intracontinentale. Les régions alpines de plus haute altitude qui restaient au-dessus de la glace de glacier constituaient des refuges pour les espèces assez fortunées pour survivre, tandis que d’autres s’éteignaient. L’une des plantes survivantes, le podistère du Yukon (Podistera yukonensis), se trouve encore à de rares emplacements de ces régions. Les talus, les affleurements rocheux et les crêtes exposées caractérisent les KBA de quatre grandes populations de cette espèce à longue durée de vie: les KBA du mont Apex, du pic Incised, et des rivières Chandindu et Fifteenmile.

Les habitats des espèces béringiennes sont variés, allant des sommets des montagnes et des cours d’eau de fond de vallée aux prairies et aux dunes. Des dépôts éoliens indiquent que les dunes étaient plus courantes avant que les plantes colonisatrices ne stabilisent les sites. Toutefois, deux espèces dunaires, la mouche tachinide des dunes (Germaria angustata) et le carex des sables (Carex sabulosa), qui vivent aussi en Eurasie, persistent dans plusieurs KBA du Yukon (KBA des dunes Carcross, du parc national et réserve de parc national Kluane de la confluence Dezadeash-Kaskawulsh, et du parc territorial Kusawa: rivière Takhini). Sur ces sites, les vents catabatiques qui s’engouffrent entre les montagnes et l’action répétée des vagues redéposent le sable, ce qui favorise les espèces adaptées aux dunes et tient la végétation envahissante à distance.

Les montagnes occidentales et arctiques

L’estuaire du fleuve Saint-Laurent est l’un des plus profonds et des plus grands estuaires au monde; il évoque des envols d’oiseaux de rivage, des paysages marins brumeux, des eaux grouillantes de mammifères marins et des bancs de sable couverts d’herbes. Deux importantes chaînes de montagnes encadrent pourtant l’estuaire et son golfe attenant : les hautes-terres Laurentiennes sur sa rive du nord, et les monts Appalaches, couronnés par les ChicChocs, sur la rive sud. Les deux chaînes abritent une diversité d’espèces uniques et menacées qui sont au cœur des efforts pour identifier des KBA dans la province : des vertébrés qui vont de la salamandre pourpre (Gyrinophilus porphyriticus) au caribou des bois (Rangifer tarandus caribou), en passant par le criquet de la Gaspésie (Melanoplus gaspesiensis) et une quantité de plantes. Au moins neuf KBA parsèmeront ces régions montagneuses du Québec.

Plusieurs KBAs se trouvent sur la péninsule de Gaspé, une masse continentale de 20 000 kilomètres carrés qui s’avance dans le sud du golfe du Saint-Laurent. Son intérieur accidenté et montagneux, faisant partie des Appalaches, dissimule un écosystème inhabituel — la toundra — pour des latitudes aussi méridionales, en plus d’un nombre impressionnant de plantes endémiques. Nombre d’entre elles sont des espèces associées aux Alpes arctiques ou à la Cordillère, laissées derrière elles par le retrait des nappes glaciaires à la fin de la dernière glaciation. L’un de ces vestiges glaciaires est l’arabette du Québec (Boechera quebecensis), une petite plante herbacée aux fleurs blanches et délicates qui ne persiste que dans les escarpements et les falaises calcaires de la région. L’importance, pour cette espèce, de la KBA du Lac de la Falaise, située à mi-chemin entre le parc national Forillon et les Chic-Chocs, a été reconnue.

Le long de la bordure nord-est du Canada, du Labrador au sud jusqu’à Baffin, Devon, Ellesmere, Bylot et de nombreuses petites îles de l’Arctique, s’étend la chaîne de montagnes de la Cordillère arctique. Les glaciers, les calottes glaciaires, les fjords océaniques profonds et les landes de glace et de roche caractérisent cette région, où les vents et les froids extrêmes des plus hautes altitudes sont peu propices au maintien de la vie. À des niveaux plus bas, des poches de toundra abritent des arbustes, des fleurs et des animaux pendant le bref été arctique, tandis que les eaux froides et riches en nutriments de l’océan, le long des côtes, regorgent de vie aquatique.

Le froid et le vent extrêmes font qu’il y a peu de vie dans les plus hautes altitudes.

C’est là que l’on trouve le parc national canadien le plus situé au nord (et notre KBA la plus nordique), soit le parc national Quttinirpaaq — fjord Tanquary. Le long des côtes de la région de la Cordillère arctique, de nombreux sites détenant des concentrations élevées d’oiseaux de mer sont étudiés afin de voir s’ils répondent aux critères KBA. Les oiseaux de mer qui se rassemblent en grand nombre pour s’alimenter et se reproduire dans la richesse des eaux arctiques comprennent la Mouette tridactyle (Rissa tridactyla), le Pluvier grand-gravelot (Charadrius hiaticula), la Mouette blanche (Pagophila eburnea), le Guillemot de Brünnich (Uria lomvia), l’Eider à duvet (Somateria mollissima), le Mergule nain (Alle alle), le Fulmar boréal (Fulmarus glacialis), et l’Eider à tête grise (Somateria spectabilis). Au sud-ouest, sur l’île Bylot, une concentration d’Harfang des neiges, espèce mondialement menacée, pourrait également répondre aux critères KBA.

Enfin, la nature éloignée et intacte de la Cordillère arctique a le potentiel d’identifier des KBA qui répondent au critère C : de grandes régions à l’intégrité écologique mondialement remarquable, peut-être les paysages les plus sains à demeurer sur la planète. Il existe peu de ces régions où les perturbations industrielles sont minimes ou absentes, et douées d’écosystèmes sains et entièrement fonctionnels; c’est ce qui fait l’importance de la Cordillère arctique pour l’intégrité écologique mondiale. Identifier des KBA selon le critère C dans cette spectaculaire chaîne de montagnes aidera à souligner sa beauté rude et sa santé écologique.

L’arabette du Québec est une petite plante annuelle ou vivace de courte durée qu’on ne trouve que sur les falaises et les escarpements calcaires de la péninsule de Gaspé, dans l’est du Québec. Photo Étienne Léveillé-Bourret

Certaines de ces régions sont protégées, mais la plupart ne le sont pas.

Bryum de Porsild. Photo Devon Earl

Une responsabilité partagée

Les régions montagneuses du Canada sont essentielles au maintien de la biodiversité globale, en raison de leurs écosystèmes uniques et variés. Des sommets majestueux des Rocheuses à l’éloignement de la Cordillère arctique, chaque chaîne de montagnes abrite une gamme unique d’espèces et d’habitats, dont plusieurs sont uniques au monde. Les efforts pour identifier et gérer ces zones clés pour la biodiversité qui sont à l’intérieur des paysages de montagne sont essentiels pour conserver l’intégrité écologique et le patrimoine naturel et culturel de ces régions. Certaines de ces régions sont protégées, mais la plupart ne le sont pas. Avec la sensibilisation et les initiatives de conservation en collaboration, nous pouvons assurer que ces environnements irremplaçables et les espèces qu’ils soutiennent continueront de prospérer pour les futures générations. Explorer et apprécier la vie riche de ces KBA de montagne ne permet pas seulement d’approfondir notre lien avec la nature, mais aussi de renforcer notre engagement envers la protection de la biodiversité de la planète.

Les auteurs font partie de l’équipe de la Wildlife Conservation Society Canada qui identifie des zones clés pour la biodiversité à travers le pays. Avec des partenaires comme Oiseaux Canada et NatureServe Canada, elle est responsable de travailler avec les experts et les communautés du pays pour dégager de nouveaux sites, rassembler les données et concevoir des propositions détaillées pour chaque KBA, en montrant comment les critères KBA sont respectés. L’équipe est répartie dans tout le Canada, et dispose d’une expertise régionale spécifique ainsi que d’une grande richesse de connaissances techniques et d’histoire naturelle. Pour en savoir davantage sur cette équipe et les autres parties engagées dans cette tâche, visiter https:// kbacanada.org/whos-involved/


Références

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